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César Flan Moquet, politologue : « Le problème ethnique est fort dans les trois partis qui ont marqué l’histoire de la Côte d’Ivoire »  

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Présidentielles de 2020, contexte politique et perspectives…César Flan Moquet, politologue, directeur du Centre de recherche politique d’Abidjan (CRPA) pose son regard sur l’actualité brûlante en Côte d’Ivoire. Interview.      

Notre Voie : Quel regard portez-vous sur les élections de 2020 aujourd’hui ?

César Moquet Flan : l’élection de 2020 est un tournant politique.

Pourquoi un tournant?

Parce que c’est véritablement cette élection qui devrait permettre de tourner la page des années sombres qu’a connu la Côte d’Ivoire.

Pourtant les élections de 2010 avaient été également qualifiées de cruciales ! Qu’est-ce qui fait le caractère spécial du scrutin de 2020 ?

Elle est importante parce qu’il y a une recomposition du paysage politique. L’alliance qui remporté les élections de 2010 s’est effritée. Le PDCI s’est retiré du RHDP. Guillaume Soro a décidé lui aussi de faire cavalier seul en lançant son parti politique et en se déclarant candidat. Au niveau de l’opposition, différentes coalitions se mettent en place. On sent qu’on va vers une concentration des partis politiques. Au premier tous les candidats s’exprimeront.  En m’appuyant sur ma connaissance de la réalité sociologique, il y aura un deuxième tour.  Et au deuxième tour, tout indique qu’il y aura un bipartisme.  En raison de la dislocation des alliances existences et le repositionnement des acteurs,  l’on peut parler de consultations électorales cruciales.

Un bon qualitatif pour la démocratie ivoirienne ou plutôt un recul ?

Ce n’est certainement pas un recul. Lorsqu’il y a de la dynamique dans les partis politiques. Cela est une bonne chose pour la démocratie.

Au regard de l’évolution de la situation socio-politique est-il possible d’envisager des élections apaisées en 2020 ?

Les élections dépendent de la qualité des institutions commises à leur organisation. Il y a aussi le gouvernement, l’opposition la société civile et les populations qui comptent. Il ne s’agit pas pour les uns et les autres de s’affronter ou de mettre à mal le processus électoral. Les acteurs politiques doivent se montrer responsables. Ils doivent convaincre les populations de la pertinence de ce qu’ils veulent proposer et les laisser s’exprimer librement dans le vote. Il y a un ensemble de facteurs dont la combinaison devrait concourir à des élections normales et apaisées.

Quand je parle de la société civile, il y a bien malheureusement cette réalité de société civile politisée. Il y a des organisations de la société civile qui veulent se substituer à l’opposition ; il y a des structures de la société civile qui fleurètent avec  le pouvoir. Or la société civile ne doit pas se positionner ainsi. Elle doit se tenir à équidistance des chapelles politiques. C’est ainsi que se perçoit, la pertinence de la société civile.

Pour revenir à votre question, je constate qu’il y a une accumulation de signes dangereux. C’est un défi à relever qui dépend de la bonne volonté de tous les acteurs.

Comment arriver justement à une société civile crédible dans le contexte ivoirien ?

Il faut travailler à la formation d’une société responsable. C’est là que les partenaires internationaux doivent agir pour aider la Côte d’Ivoire à bâtir et renforcer sa démocratie. Je ne suis pas un  ivoiro-pessimiste. Il y a des difficultés à surmonter. Aussi longtemps que les Ivoiriens vont reconnaitre le dialogue politique comme un cadre d’échanges où il s’agira de présenter sans faux fuyant ses propositions pour aller de l’avant, je pense que nous pouvons passer le cap de 2020.

Présenté pendant longtemps comme havre de paix, la Côte d’Ivoire s’est abonnée aux violences depuis 1993, date du décès de Félix Houphouët Boigny. Comment expliquez-vous ce virage à 180° ? 

Il faut partir de 1990 pour rappeler le retour du multipartisme en Côte d’Ivoire. Retour parce que la Constitution de 1960 prévoyait déjà le pluralisme politique. Même si dans la réalité politique elle n’était pas effective en raison de ce que nous étions dans un système post-colonial. En1990, le discours de la Baule de François Mitterrand a relancé le multipartisme en Afrique. Depuis cette date, la Côte d’Ivoire n’a pas trouvé son chemin. Au regard des crises successives, on peut dire que la Côte d’Ivoire se cherche encore. Il y a là un constat amer qu’il faut faire sans faux fuyant.

Les raisons sont multiples et diverses. Mais le plus frappant est la méconnaissance ou le mépris des règles démocratiques. Le fait que les différents animateurs du jeu politique de cette époque ont décidé de privilégier leurs intérêts circonstanciels.

N’y a-t-il pas d’autres explications ?

L’explication la plus plausible est le manque de Nation. La Nation ce n’est pas l’Etat ; la Nation ce n’est pas le pays. La Nation c’est le sentiment d’appartenir à une même communauté, une même communauté. En 1990, au retour du multipartisme, à la création des  nouveaux partis, il y a un paramètre qui a été déterminant. Il s’agit de l’ethnie et de la région. Ailleurs en Afrique, cette réalité existe. Les populations se mettent derrière le leader qui vient de leur région en espérant que la prise de pouvoir par ce leader va leur apporter un changement dans leur qualité de vie. Cette posture bien évidemment fait perdre de vue la réussite individuelle. Qui est que sans même être dans un parti politique, l’on peut réussir.

  Notre expérience de démocratie nous aurait permis de surpasser cette conception des choses !

Tout dépend de la façon dont ces choses là sont ancrées dans la sociologie. Tout est fonction de la profondeur des racines de ces facteurs. Depuis 1990, beaucoup d’efforts n’ont pas été fait par les différents leaders pour faire évoluer les mentalités. Bien au contraire, chacun estime qu’il a un fief où il a des militants déjà conditionnés, indéfectibles. A partir de là, il agrandit progressivement son cercle en espérant que quelques uns provenant des autres zones peuvent s’égarer et le rejoindre de manière à ce qu’il gagne les élections. Ce problème de l’ethnie est trop fort au niveau des trois partis qui ont marqué l’histoire de la Côte d’Ivoire ces dernières années. Je veux parler du Pdci-Rda, du Front populaire ivoirien et du Rdr.

  Il y a quand même dans ces formations beaucoup d’intellectuels comme d’ailleurs de façon générale en Côte d’Ivoire. Pourquoi ces intellectuels n’ont  pas réussi à élever le niveau du débat?

Il faut faire la part des choses entre un intellectuel et un diplômé. Ce n’est pas parce qu’il y a par ci par là des docteurs qu’ils sont forcément des intellectuels. Un intellectuel devrait penser d’abord à la construction de la Nation. Mais si on est universitaire ou qu’on occupe des postes de responsabilité dans l’administration et qu’on encourage la division, en ce moment là, on n’est perd sa qualité d’intellectuel.

Quels sont selon vous, les éléments qui ont fait péricliter la situation qui a conduit à un coup d’Etat en 1999 puis à une guerre en 2011 ?

C’est l’incapacité du système à faire face aux défis qui se sont présentés  à la Côte d’Ivoire depuis 1990 qui a abouti à cette situation. Le coup d’Etat de 1990 est né dans un contexte que nous connaissons. Un contexte d’opposition au sein du champ politique qui tournait autour de la question de l’Ivoirité. C’est une succession de faits et d’actes politiques qui ont propulsé la Côte dans le ravin. Il s’agit de notre incapacité à nous surpasser ; l’incapacité de faire table rase du passé ; d’approcher la question politique autrement. L’incapacité de voir que ce qu’il faut mettre devant tout est l’intérêt supérieur de la Nation et non les intérêts circonstanciels et partisans. On met en avant tous les facteurs qui peuvent aider à positionner un camp ou un autre sans regarder l’incidence que cela peut avoir sur la Nation.

Comment peut-on sortir de cette situation?

Je n’ai pas une solution magique, mais je pense qu’il faut travailler progressivement à la construction de la Nation. Il faut travailler la formation des militants au niveau des différents partis politiques. Il faut aussi travailler sur les questions de civisme de respect des institutions ; de respect de la loi. Parce que, dans un Etat moderne la loi n’est rien d’autres que le nom de Dieu.

Avec le temps, le défi ethnique ne va-t-il pas se régler de manière progressive ?

Le temps, il faut pouvoir le délimiter. Il faut mettre en place des mécanismes. Il faut impacter le taux d’analphabétisme, former les gens politiquement. Il faut réorganiser les partis politiques. C’est vrai qu’on parle de liberté d’association, mais, il faut réglementer l’environnement des partis politiques. Plus de 150 partis politiques. En quoi cela est-il nécessaire ?  Je ne suis pas en train de dire d’empêcher la création des partis, mais il faut voir. S’il y a un nombre pléthorique de partis politique, il faut travailler à ce que ceux qui se présentent dans les champs politiques aient les arguments, les aptitudes nécessaires pour aspirer des postes aussi nobles que diriger l’Etat. Il faut emmener les gens à respecter la loi. Parce qu’on se rend compte que la loi, on peut la faire et la défaire à sa guise. Non !

Le système politique n’est-il pas en cause ?

Il y a des acteurs politiques qui sont favorables au système parlementaire. C’est vrai que le système parlementaire vient régler beaucoup de problèmes liés par exemple au fait que le président de la République détient des pouvoirs énormes. Donc, il est tout à fait évident que le système politique compte beaucoup. Nos dernières Constitutions s’inspirent de la première. Ça a été fait à dessein par ce que le colonisateur a estimé que pour un jeune Etat, il fallait faire en sorte que le pouvoir politique soit détenu par le chef de l’Etat pour garantir la stabilité et la paix. Depuis lors, vous convenez avec moi que beaucoup de choses ont changé. D’où la nécessité de remise en cause. Il y a aussi le système électoral qui compte. C’est un scrutin à la majorité fait qu’il y a une culture politique marquée. Puisqu’il s’agit de remporter des élections où le gagnant a tout. A partir de là, la compétition électorale sera rude.

N’est-ce pas le gagnant qui prend tout, même dans les grandes démocraties ?

Il y a aussi cette dimension qui consiste à prendre en compte, les positions des minorités. Vous avez évoquez les grandes démocraties. Dans ces pays, il y a un mécanisme qui permet de prendre en compte les positions des minorités et d’éviter certaines situations que nous avons connu ici. Il y a aux Etats-Unis la question de poids et contrepoids qui est une réalité entre le Capitol et la Maison Blanche. Elle est si réelle que ne président ne peut se permettre de faire ce qu’il veut.

Le partage de pouvoir ne créera-t-il pas plus de problème dans notre contexte actuel ?

Il ne faut pas voir les choses sous cet angle ! On peut faire par exemple que l’exécutif qui est tenu par le président de la République ne soit pas un pôle trop fort au point d’écraser les autres pôles. L’équilibre parfait ne peut exister. Il s’agit de faire en sorte qu’il pôle trop fort n’écrase pas tout le monde.

Interview réalisée par César Ebrokié

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